Denis Kessler: il comparto riassicurativo sarà scosso da Harvey e Irma

LAURENT THÉVENINENVOYÉ SPÉCIAL À MONTE-CARLO

PRÉSENT AUX RENDEZ-VOUS DE SEPTEMBRE, QUI RÉUNISSENT LES PROFESSIONNELS DE LA RÉASSURANCE À MONACO JUSQU’À JEUDI, DENIS KESSLER TIRE LES PREMIERS ENSEIGNEMENTS POUR LE SECTEUR DE LA VIOLENCE DES OURAGANS IRMA ET HARVEY.
Les catastrophes naturelles vont-elles coûter de plus en plus cher ?

Il suffit de regarder où s’accumulent les richesses pour avoir la réponse ! Les populations et leurs activités économiques se concentrent dans les endroits les plus risqués – littoraux, flancs de volcan, rives de fleuve, zones sismiques… et ce phénomène va en s’amplifiant.

L’urbanisation accélérée amplifie les conséquences des catastrophes
.
Il y a toujours eu des cyclones affectant la Floride. Mais au XIXe siècle, on n’y trouvait que quelques cabanes de pêcheurs ! Il est frappant de constater que la Floride, la Californie et le Texas, qui figurent parmi les Etats les plus riches et les plus développés aux Etats-Unis, sont aussi les plus exposés aux catastrophes naturelles. On peut aussi citer Tokyo ou La Nouvelle Orléans, situées dans des zones naturelles à risque. Saint-Martin et Saint-Barthélemy constituent également une illustration de ce phénomène. Beaucoup semblent surpris de découvrir que la nature reste – même dans nos économies avancées – la principale source de destruction. Le coût assuré des catastrophes naturelles – en moyenne 45 milliards de dollars par an – est plus de 6 fois supérieur à celui des accidents du fait de l’homme. Et leur coût économique total est bien plus élevé, car

seule une fraction des personnes et des biens sont assurés
, et leur impact supplémentaire sur la croissance peut se ressentir sur plusieurs années.
Dans le même temps, le décalage est toujours aussi saisissant entre le coût des catastrophes et la part absorbée par les assureurs…

La France fait exception, parce que les contrats d’assurance-dommages comportent obligatoirement une garantie « cat nat ». Mais au niveau mondial, y compris dans les pays riches, le taux de « pénétration » de l’assurance catastrophe demeure faible. Chaque nouvel événement offre une occasion de le constater. Il semblerait que, dans certains « counties » au Texas, jusqu’à 85 % des habitants ne sont pas assurés contre le risque d’inondation. De même, il existe un très fort déficit de couverture assurantielle pour le risque de tremblement de terre en Italie. Ce « protection gap » a toujours existé, mais il est particulièrement inquiétant aujourd’hui.

La récurrence des catastrophes ne va-t-elle malgré tout pas pousser les individus et les entreprises à davantage s’assurer ?

De tels événements entraînent généralement une augmentation de l’aversion au risque. Cela est encore plus vrai quand ils surviennent en série, et rouvrent le débat autour du « clustering ». Il est donc légitime de penser qu’ils contribuent, in fine, à une réduction du « protection gap ». Une telle évolution est fondamentale, dans les pays développés comme dans les marchés émergents, afin d’indemniser les populations, assurer la reconstruction des régions sinistrées, et augmenter leur résilience économique dans les années suivant l’événement. Cela passe par des partenariats publics-privés, et une mutualisation mondiale des risques par le marché de l’assurance et de la réassurance. Lui seul est en effet en mesure de faire face à ces événements. Toutefois, sur le long terme, la récurrence et surtout l’intensification des catastrophes naturelles soulèvent une question fondamentale. Si, par exemple, les Antilles devaient être détruites « de manière certaine » tous les deux ans par un ouragan, l’assurabilité du risque deviendrait impossible. Qui accepterait de supporter le coût de réparation d’une maison plusieurs fois de suite ? Le prix de la couverture d’assurance serait mécaniquement ajusté à la hausse et deviendrait insoutenable pour les assurés.

A l’inverse, les assureurs et les réassureurs sont-ils forcément prêts à prendre davantage de risques ?

Comme je viens de l’expliquer, la réduction du « protection gap » est une bonne chose, et l’industrie de la réassurance y a toujours travaillé. Toutefois, il faut garder à l’esprit que le principe fondamental de l’assurance est d’être là pour répondre à un aléa. Si l’aléa se transforme en certitude, il ne peut plus y avoir d’assurance par définition ! Dans une telle éventualité, c’est donc la question même de la reconstruction – et de l’habitabilité – de ces régions à risque qui se poserait. Nous n’en sommes bien évidemment pas encore là. Mais la question a déjà été soulevée suite à Harvey et Irma.

Comment êtes-vous préparé à ces chocs ?

La politique de SCOR
est d’avoir un appétit au risque clair et contrôlé. Dans ce cadre, SCOR se protège contre les événements les plus extrêmes. Nous transférons donc une partie des risques majeurs, comme Irma, aux rétrocessionnaires et aux marchés financiers. Cette stratégie d’appétit au risque modéré a bien évidemment un coût, mais sa pertinence est clairement démontrée quand surviennent de tels événements. Nous avons déjà pu prouver le bien-fondé de notre stratégie de protection du capital, à l’occasion du séisme et du tsunami au Japon en 2011. Harvey et Irma mettent par ailleurs en évidence l’importance de la diversification des risques pour un réassureur. Toutes les catastrophes du monde ne peuvent en effet pas se produire la même année ! Cette diversification doit s’opérer dans une dimension géographique mais également par lignes d’affaires. SCOR est ainsi un acteur global qui accepte des risques dans le monde entier et de nature très différente. A titre d’exemple, nous faisons aujourd’hui plus de la moitié de notre chiffre d’affaires en réassurance-vie ; or ces ouragans n’auront qu’un impact négligeable sur cette partie de notre portefeuille.
En ce qui concerne plus spécifiquement le risque « cat » en Floride, SCOR y a toujours eu une exposition très faible eu égard à sa taille. Cela est d’autant plus vrai que nous l’avons encore réduit de façon significative – approximativement de moitié – lors des derniers renouvellements, en juillet, car les conditions sur ce marché ne nous paraissaient pas adaptées.

Quels seront les impacts d’Irma sur le marché de la réassurance ?

Historiquement, les très gros événements ont toujours eu un impact important sur la dynamique de notre industrie. Par exemple, en 1992, suite à Andrew, on a vu apparaître de nouvelles compagnies de réassurance aux Bermudes, et un afflux de nouvelles capacités apportées par les marchés financiers, qui a donné naissance au marché des « obligations catastrophes » (« cat bonds »). Il y a aujourd’hui un pic de capacités dans la réassurance mondiale, avec environ 600 milliards de dollars de capitaux. Il est encore trop tôt pour connaître la magnitude de cet événement, mais

l’industrie sera secouée par ce que le cumul de Harvey et d’Irma va représenter
par rapport aux primes de réassurance mondiale. Certains opérateurs – notamment ceux qui ne poursuivent pas une stratégie de diversification et de protection contre ces événements extrêmes – seront lourdement touchés. Certains vont peut-être même devoir sortir du marché. Irma sera aussi un vrai test pour le marché des « cat bonds », qui est fortement exposé au risque ouragan en Floride.

Irma, une facture encore très difficile à estimer pour le secteur
L. T.

LES PROJECTIONS DU COÛT D’IRMA POUR LES ASSUREURS ET LES RÉASSUREURS VARIENT ENCORE CONSIDÉRABLEMENT, MAIS SONT MOINS ÉLEVÉES QU’AVANT LE WEEK-END.
L’heure des comptes va venir pour le monde de l’assurance et de la réassurance après Irma. En remontant finalement la côte ouest de la péninsule de Floride, l’ouragan « n’a pas suivi la trajectoire qui aurait causé les dommages les plus importants », soulignait lundi Ulrich Wallin, le patron d’Hannover Re, le numéro trois mondial de la réassurance, lors des Rendez-vous de septembre, le grand raout annuel du secteur à Monte-Carlo. Mais « personne ne sait » combien coûtera cette catastrophe, a affirmé pour sa part Christian Mumenthaler, le directeur général de Swiss Re, le leader mondial.

De fait, les dernières estimations communiquées par les grandes agences de modélisation des catastrophes divergent encore beaucoup. Selon AIR Worldwide, l’addition pour les assureurs et leurs réassureurs pourraient désormais tourner autour de 20 à 40 milliards de dollars aux Etat-Unis, une fourchette encore très large. « Il y a 10 % de chances pour que les dommages assurés causés par les vents dépassent les 60 milliards de dollars », indiquait dimanche son concurrent RMS. Ces différentes projections sont en tout cas désormais loin des montants dépassant les 120 milliards de dollars qui avaient été évoqués par certains si Miami avait été ravagé.

Net rebond en Bourse
En attendant,

cette perspective d’une facture sans doute moins élevée que redoutée
a soulagé les investisseurs. Les grands réassureurs ont tous fini la séance boursière de lundi en nette hausse : +4,26 % pour Swiss Re, +4,07 % pour Munich Ré, +5,38 % pour Hannover Re et +3 % pour SCOR. Hannover Re a par ailleurs confirmé sa prévision d’un résultat net supérieur à 1 milliard d’euros pour l’exercice 2017. « Le budget mis de côté pour les gros événements lors des neuf premiers mois de l’année ne sera probablement pas entièrement utilisé », a fait valoir le groupe allemand. « Nos couvertures de rétrocession [la réassurance achetée par les réassureurs pour se protéger eux-mêmes, NDLR] sont encore largement intactes et devraient modérer le coût pour Hannover Re », a ajouté Ulrich Wallin.
Stabilisation des tarifs
Le choc pourrait en revanche être rude pour certains acteurs du secteur, a prévenu

Denis Kessler, le PDG de SCOR
. Le tout alors que la profitabilité globale de cette industrie s’est dégradée ces dernières années, du fait notamment d’une baisse continue des prix des couvertures vendues aux assureurs. Alors que les discussions sur les tarifs 2018 sont en train de s’engager, Hannover Re anticipe globalement « des prix et des conditions stables » pour les renouvellements de traités au 1er janvier. « Il y aura des hausses dictées par les sinistres dans certaines parties du marché », anticipe Ulrich Wallin. Swiss Re table aussi sur une « stabilisation des prix » en réassurance dommages. Pour Munich Ré, il faut s’attendre à des majorations pour les couvertures « des catastrophes naturelles, en particulier aux Etats-Unis ». Mais cette année, plus que les précédentes, les réassureurs ne manquent pas de rappeler que la saison des ouragans dans l’Atlantique est loin d’être finie…
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